lundi 5 octobre 2009

Pascal Boyer : L'homme créa les dieux













Pascal Boyer

Anthropologue, directeur de recherches au CNRS

Il faut absolument acheter ce livre, si l'on veut commencer à comprendre quelques-uns des principaux rouages qui nous animent !
Pascal Boyer explique intelligemment comment notre esprit fonctionne et comment les hommes ont créé leurs dieux.
Il ne s'agit pas d'un réquisitoire hargneux contre les religions. L'auteur explique simplement pourquoi celles-ci résultent presque "naturellement" du principe de fonctionnement de notre esprit. Ce principe résulte de notre évolution, raison pour laquelle Richard Dawkins cite Pascal Boyer dans son fameux livre "Pour en finir avec Dieu".
Rien ne sert donc de crier en vain contre les antiques caravanes des religions. Celles-ci sont des mirages inhérents de notre mode de pensée. Une sorte de "bug" dans notre programme, ou un ''économiseur de pensée''...

En voici quelques extraits :

La question des origines (p.30 à 33)
(Où il est question des inférences)


L’esprit ne s’efforce pas de tout expliquer et n’utilise pas n’importe quelle information pour expliquer n’importe quoi. Nous n’essayons pas de déchiffrer des états émotionnels chez la balle de tennis. Nous ne supposons pas spontanément que nos plantes sont mortes de douleur. Nous n’imaginons pas que l’animal a fait un bond parce que le vent le poussait. Nous réservons les causes physiques aux événements mécaniques, les causes biologiques à la croissance et au déclin, et les causes psychologiques aux émotions et aux comportements.
L’esprit ne fonctionne donc pas comme une machine à « passer en revue tous les faits pour leur trouver une explication générale ». Il se compose d’un grand nombre de dispositifs d’explication spécialisés, plus précisément nommé système d’inférence, dont chacun est adapté à certains types d’événements précis et suggère automatiquement des explications à leur propos. Chaque fois que nous émettons une explication pour un fait (« la vitre s’est cassée parce qu’une balle de tennis l’a heurtée » ; « Mme Durand est furieuse que les enfants aient cassé la vitre », etc.) nous utilisons un système d’inférence particulier. Or ces systèmes opèrent si rapidement que nous n’avons pas conscience de leur fonctionnement. De fait, il serait fastidieux de décrire la façon dont ils contribuent à nos explications de chaque instant (exemple : « Mme Durand est furieuse et la colère est causée par des événements déplaisants dus à de tierces personnes et la colère est dirigée contre ces personnes et Mme Durand sait que des enfants jouaient près de chez elle et elle pense que les enfants savaient qu’une balle de tennis risque de casser un carreau et… »). Notre cerveau déroule automatiquement ce type d’enchainement et seules ses conclusions sont proposées à la sagacité de la conscience.
...
La façon dont fonctionnent nos systèmes d’inférence ordinaires explique bien des aspects de la pensée humaine, y compris la pensée religieuse. Mais – et c’est le point le plus important – le fonctionnement des systèmes d’inférence ne peut pas être observé par introspection. Le philosophe Daniel Dennet parle de « théâtre cartésien » pour décrire cette inévitable illusion que tout ce qui se produit dans notre cerveau est de la pensée consciente, délibérée, et du raisonnement sur cette pensée. Mais il se passe beaucoup de choses derrière cette scène cartésienne, dans un sous-sol mental que seuls les outils des sciences cognitives nous permettent de décrire. Cela est évident lorsqu’on songe à des processus comme le contrôle moteur : le fait que mon bras s’élève effectivement quand je décide de le lever prouve que, dans mon cerveau, un système compliqué donne des ordres aux différents muscles. On a beaucoup plus de mal à admettre que des systèmes tout aussi complexes travaillent en coulisse pour produire des pensées aussi courantes que : « Mme Durand est furieuse parce que les enfants ont cassé la vitre » ou « les ancêtres vont te punir si tu profanes leur sanctuaire ». C’est pourtant le cas. Le travail inconscient explique bien des choses concernant la religion. Il explique pourquoi certains concepts, comme celui de personnes invisibles portant un grand intérêt à notre conduite, sont répandus dans le monde entier, tandis que d’autres concepts religieux possibles sont très rares. Il explique aussi pourquoi ces concepts sont aussi persuasifs, comme nous allons le voir maintenant.

Machines à penser
Dynamiques de coalitions (p. 181)

Les gens forment spontanément des groupes ou un certain degré de confiance permet de coopérer et d’en retirer des bénéfices mutuels. Le biologiste Matt Ridley a forgé le mot « groupisme » pour décrire la tendance humaine à former des groupes. Les conflits ethniques mais aussi des phénomènes sociaux plus anodins comme les modes, les coalitions d’élèves dans les écoles, d’employés dans les bureaux, etc., illustrent la force de cette propension.
Une coalition est une forme très particulière d’association. Il ne suffit pas d’avoir le même but pour former une coalition ; vous et moi pouvons souhaiter que nos rues soient plus propres sans former une coalition pour autant. Il ne suffit même pas que des gens coopèrent pour atteindre un but commun. Par exemple, les ouvriers doivent coordonner leur travail pour produire des objets manufacturés, mais ils ne sont pas coalisés. Une coalition suppose une activité à laquelle on peut s’associer volontairement, où la défection est possible, où la coopération conduit à des bénéfices et où l’on est pénalisé si l’on coopère lorsque d’autres font défection.
L’action concertée permet de retirer d’importants bénéfices tant que le groupe reste soudé. Mais dans certaines situations on peut trouver plus profitable de se retirer à un moment délicat. Votre partenaire de chasse vous mettra en danger s’il se sauve au moment précis où il doit tirer. Votre complice dans une conspiration de bureau peut vous dénoncer pour se faire bien voir du patron. Il n’y a pas de garantie absolue que vos partenaires ne vont pas se montrer trop bavards, s’enfuir ou, plus généralement, vous trahir. C’est pourquoi si peu d’espèces forment des coalitions (les chimpanzés et les dauphins nouent des alliances mais pas aussi vastes et aussi stables que les humains). Les coalitions demandent un travail compliqué et donc des capacités mentales spécifiques pour effectuer ce travail de façon intuitive, automatique.

Pourquoi croit-on ? (p. 468)

Les concepts religieux, je l’ai déjà dit, mobilisent les ressources de systèmes mentaux qui seraient là, religion ou pas. C’est pourquoi la religion est une chose probable. Etant donné les dispositions de notre cerveau, le fait que nous vivons en groupes, la façon dont nous communiquons avec les autres et dont nous produisons des inférences il est très probable que l’on trouvera dans tous les groupes humains des représentations religieuses de la forme décrite jusqu’ici, dont les détails superficiels sont propres à chaque groupe en particulier.
En revanche, comme le souligne le biologiste Lewis Wolpert, l’activité scientifique est tout à fait « contre nature » au vu de nos dispositions cognitives. En effet, bon nombre des systèmes d’inférence que j’ai décrits sont fondés sur des suppositions scientifiques fausses. C’est pourquoi l’acquisition de connaissances scientifiques est généralement plus difficile que celle de représentations religieuses.
Ce n’est pas seulement le divorce d’avec nos intuitions spontanées qui fait de la collecte d’informations scientifiques une activité particulière, c’est aussi le type particulier de communication qu’elle requiert ; autrement dit, ce n’est pas seulement le mode de fonctionnement d’un cerveau qui est spécial, mais aussi la manière dont d’autres cerveaux réagissent à l’information communiquée. Le progrès scientifique est dû à une forme très étrange d’interaction sociale, où certains de nos systèmes de motivation (comme le désir de réduire l’incertitude, d’impressionner les autres, d’améliorer son statut mais aussi l’attrait esthétique de l’ingéniosité) sont mobilisés dans des buts très différents de ceux qui ont présidé à leur évolution. Autrement dit, l’activité scientifique est, tant sur le plan cognitif que sur le plan social, très improbable. Cela explique pourquoi elle ne s’est développée que dans un nombre limité de pays, chez un nombre limité de gens, pendant une infime partie de l’histoire humaine. A partir d’arguments semblables, le philosophe Robert McCauley conclut que la science est aussi « anti-naturelle » pour l’esprit humain que la religion lui est « naturelle ».




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