jeudi 1 octobre 2009

Michel Adam : Essai sur la bêtise


Disparu en 2007, Michel Adam était connu comme étant le dernier des moralistes. (Pas de panique, ce n'est pas ce que vous croyez !)


Son essai sur la bêtise, paru aux éditions de La Table Ronde est un petit bijou d'intelligence et d'humanité.

Impossible de résister au plaisir de vous faire découvrir ici quelques longs extraits, et je vous recommande de l'acheter et de le lire !

Il commence par cette citation de Gustave Flaubert :
"Voilà la vraie immoralité : l'ignorance et la bêtise ; le diable n'est pas autre chose. Il se nomme Légion."

Extrait du chapitre 1er ''Prolégomènes'' (Longue préface qui détaille les notions nécessaires à la compréhension du sujet qui se trouve traité dans le livre)


La bêtise est un problème social aussi parce que la possibilité de délimiter la bêtise est mouvante dans les différents groupes, selon leurs normes propres. Demandons-nous donc pourquoi tel groupe est plus exigeant qu’un autre et ce que peut être le critère utilisé. Il faut d’abord se référer à une donnée très élémentaire de la sociologie : la participation d’un individu à un groupe est liée à un sentiment sous-jacent de culpabilité. En s’intégrant à un groupe, on suppose que ses semblables seront tels que nous n’y seront jugés coupable de rien ; et à partir de ce groupe, principe d’orthodoxie, nous pourrons accuser d’hérésie ceux qui participent aux autres groupes. C’est donc dire que la bêtise sera, par principe, ailleurs.

Extrait du chapitre II ''Les fonctions psychologiques''


La raison est nécessaire parce que les bonnes intentions de la pensée ne sont pas suffisantes. Le désir de la vérité ne débouche pas sur l’établissement d’une vérité ; il faut le contrôle permanent de l’esprit critique. La fonction de la raison est ainsi négative ; elle doit empêcher l’esprit de « déraisonner », c'est-à-dire de s’abandonner à la logique des passions, à la facilité d’une affectivité superficielle, à l’exotisme de l’imagination. La raison nous engage dans une surveillance continue de nous-mêmes. Elle vaut d’abord par ce qu’elle empêche. Le raisonnement correct s’obtient par le refus des possibilités fallacieuses, de même que la statue se fait par le rejet de la masse inutile. Se servir de sa raison est disposer d’un esprit attentif et critique. A l’inverse, déraisonner sera s’abandonner au rêve, à la frivolité, à la pseudo logique, trouver satisfaction dans ses fantasmes, au lieu de s’appliquer à une pensée qui vaudra parce qu’elle a été constituée et non simplement acceptée. Ainsi on déraisonne parce que la pensée se déroule sans que l’effort critique s’y applique. La sottise, encore une fois, n’est que le déroulement d’une pensée, mais dans son rapport à la personnalité même.


Extrait du chapitre IV ''Ce que penser veut dire''


Ce qui manque au sot, c’est l’aptitude à la délibération envers lui, la capacité de suspendre sa propre pensée. Dans l’affirmation de toute pensée, il y a une alternative, celle du vrai et du faux. Toute expression sera ambiguë, au sens où celle-ci sera plus ou moins vérace. Or le sot paraît être insensible à cette ambiguïté. Il s’engage dans une énonciation qui pour lui ne fait en rien problème. Une pensée droite est une pensée qui accepte de douter pour se rectifier. Le sot ne soupçonne pas qu’il a besoin d’un minimum de sagacité pour affirmer sa pensée. Le maniement de la pensée est pour lui un problème technique et non une question axiologique. Dans l’absolu d’une pensée qui parait se suffire à elle-même, le sot ne songera pas un instant qu’il la formulera dans la contingence du temps et de la société et que cela pourrait demander réflexion.
Le doute n’a ainsi de sens que pour l’homme qui est assez fort pour se mettre en état d’infériorité. Pour pouvoir s’interroger sur la valeur de ses connaissances, il faut accepter de les perdre comme telles. Au moment où l’esprit devient vivant, le contenu de cet esprit semble échapper et il faut chercher des connaissances que l’on ne possède pas encore. Le doute est ainsi l’expérience de l’absence, de l’incertitude. L’homme dubitant doit s’accepter comme être fini, abandonné à ses propres initiatives. Le doute exige une force d’âme qui est la présence virtuelle en moi de la liberté et qui prend l’aspect concret de l’aventure puisqu’on ne sait pas de quoi les lendemains de l’esprit seront faits. Il faut accepter de se situer par rapport à ce que l’on veut, au-delà de ce que l’on « savait ». Et il faut affronter comme possibilité le désespoir, si rien ne vient compenser ce que l’on fait tomber dans le doute. Même si le doute est conduit méthodiquement, ne débouchant sur rien, il ne peut qu’accroitre le trouble de l’esprit. L’homme du doute doit s’affirmer dans son individualité ; il est l’homme de la volonté et du devenir de la pensée. Il est celui qui refuse toutes les aliénations et les facilités. Est-il besoin de redire que le sot ne peut courir tous ces risques, et plus pour des raisons psychologiques que pour des raisons intellectuelles ?

Extrait de la conclusion ''La paille et la poutre''


La compagnie des sots est une épreuve épuisante pour l’esprit de ceux qui sont amenés à vivre avec eux. D’autant plus épuisants que parfois pour des raisons de travail, ou pire encore pour des raisons familiales, le contact ne peut être évité. Le caractère de cette épreuve est qu’elle est continue. Il ne s’agit plus pour les compagnons du sot de penser bien, mais d’aimer aussi les ennemis de sa pensée. Or les ennemis peuvent être repoussés, les méchants être convaincus de méchanceté ; il est pratiquement impossible de prouver au sot qu’il est sot. Si la méchanceté peut s’atténuer, si le méchant peut se lasser de l’être, le sot ne sera satisfait que dans et par sa bêtise. Ceci fait parfois préférer la compagnie d’un méchant à celle d’un sot. On prête à Anatole France cette formule selon laquelle « un méchant se repose quelquefois, le sot jamais ». Il y aura donc une stratégie sociale devant le problème de la bêtise dont nous allons chercher le processus.
L’imbécile est toujours l’autre ; cela veut dire que la bêtise est un spectacle, qu’elle est objectivable, qu’elle est un problème du monde et non un thème de réflexion personnelle pour une personne se demandant en quoi les valeurs humaines la concernent. Dans le monde de l’opinion, dont le principe est la pluralité des « idées », on évite de parler de bêtise ; cela pourrait faire réfléchir. M. de Montherlant raconte qu’on a fait sauter de l’un de ses articles la phrase de Schiller : « Les dieux eux-mêmes combattent vainement la bêtise ». Les lecteurs auraient pu se demander s’ils n’étaient pas visés. Ce qui était le plus à craindre était qu’ils prennent la formule comme une insulte et non comme un thème de réflexion personnelle, ce qui aurait été le commencement possible de la sagesse. On préfère endormir le lecteur avec des mots anodins qui évitent de penser. La bêtise n’apparaît pas comme une faute parce que l’esprit n’a pas bonne réputation mondaine ; la vie en société exige la compromission, le manque de personnalité, les paroles sans importance. Il ne faut pas que la bêtise soit une faute pour que la médiocrité sociale puisse satisfaire ceux qui en profitent, qui en vivent. Il vaut mieux admirer leur sens des affaires…

Extrait de l'appendice ''Bêtise et méchanceté''


« Ne touchez pas aux imbéciles !... Pour déchainer la colère des imbéciles, il suffit de les mettre en contradiction avec eux-mêmes. » Alors que la pensée est ce mouvement qui se dépasse sans cesse lui-même, le sot ignore le dépassement. Aussi lorsque sa pensée bute sur une contradiction, il lui semble préférable de l’ignorer. Il devient donc agressif lorsqu’on lui présente cette contradiction qu’il s’est efforcé de néantiser. L’affrontement de la contradiction cause une tension de l’esprit, donc un minimum de dérangement, ce que le sot redoute avant tout ; ceci explique donc la façon violente avec laquelle il réagira.




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