jeudi 24 septembre 2009

Voltaire : Définition de l'esprit faux...


Voltaire


Dictionnaire philosophique


Sur mon 1er site perso (aujourd'hui disparu), se trouvaient déjà quelques extraits de textes qui comptaient pour moi. Ce blog-notes étant une nouvelle tentative de les regrouper, voici l'un de mes préférés. Honneur au grand Voltaire !

(Où comment l'on peut croire en de prodigieuses âneries, tout en ayant la plus belle des éducations...)




EXTRAIT DU DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE DE VOLTAIRE


Article "Esprit"




Section VI.
Esprit faux.

Nous avons des aveugles, des borgnes, des bigles, des louches, des vues longues, des vues courtes, ou distinctes, ou confuses, ou faibles, ou infatigables. Tout cela est une image assez fidèle de notre entendement; mais on ne connaît guère de vues fausses. Il n’y a guère d’hommes qui prennent toujours un coq pour un cheval, ni un pot de chambre pour une maison. Pourquoi rencontre-t-on souvent des esprits assez justes d’ailleurs, qui sont absolument faux sur des choses importantes ? Pourquoi ce même Siamois, qui ne se laissera jamais tromper quand il sera question de lui compter trois roupies, croit-il fermement aux métamorphoses de Sammonocodom ? Par quelle étrange bizarrerie des hommes sensés ressemblent-ils à don Quichotte, qui croyait voir des géants où les autres hommes ne voyaient que des moulins à vent ? Encore don Quichotte était plus excusable que le Siamois qui croit que Sammonocodom est venu plusieurs fois sur la terre, et que le Turc qui est persuadé que Mahomet a mis la moitié de la lune dans sa manche: car don Quichotte, frappé de l’idée qu’il doit combattre des géants, peut se figurer qu’un géant doit avoir le corps aussi gros qu’un moulin, et les bras aussi longs que les ailes du moulin ; mais de quelle supposition peut partir un homme sensé pour se persuader que la moitié de la lune est entrée dans une manche, et qu’un Sammonocodom est descendu du ciel pour venir jouer au cerf-volant à Siam, couper une forêt, et faire des tours de passe-passe ?

Les plus grands génies peuvent avoir l’esprit faux sur un principe qu’ils ont reçu sans examen. Newton avait l’esprit très faux quand il commentait l’Apocalypse.
Tout ce que certains tyrans des âmes désirent, c’est que les hommes qu’ils enseignent aient l’esprit faux. Un fakir élève un enfant. qui promet beaucoup; il emploie cinq ou six années à lui enfoncer dans la tête que le dieu Fo apparut aux hommes en éléphant blanc, et il persuade l’enfant qu’il sera fouetté après sa mort pendant cinq cent mille années, s’il ne croit pas ces métamorphoses. Il ajoute qu’à la fin du monde l’ennemi du dieu Fo viendra combattre contre cette divinité.
L’enfant étudie et devient un prodige; il argumente sur les leçons de son maître; il trouve que Fo n’a pu se changer qu’en éléphant blanc, parce que c’est le plus beau des animaux. « Les rois de Siam et du Pégu, dit-il, se font la guerre pour un éléphant blanc; certainement, si Fo n’avait pas été caché dans cet éléphant, ces rois n’auraient pas été si insensés que de combattre pour la possession d’un simple animal.
« L’ennemi de Fo viendra le défier à la fin du monde; certainement cet ennemi sera un rhinocéros, car le rhinocéros combat l’éléphant. » C’est ainsi que raisonne dans un âge mûr l’élève savant du fakir, et il devient une des lumières des Indes; plus il a l’esprit subtil, plus il l’a faux ; et il forme ensuite des esprits faux comme lui.

On montre à tous ces énergumènes un peu de géométrie, et ils l’apprennent assez facilement ; mais, chose étrange! leur esprit n’est pas redressé pour cela; ils aperçoivent les vérités de la géométrie, mais elle ne leur apprend point à peser les probabilités; ils ont pris leur pli ; ils raisonneront de travers toute leur vie, et j’en suis fâché pour eux.

Il y a malheureusement bien des manières d’avoir l’esprit faux :

1° de ne pas examiner si le principe est vrai, lors même qu’on en déduit des conséquences justes ; et cette manière est commune.

2° De tirer des conséquences fausses d’un principe reconnu pour vrai. Par exemple, un domestique est interrogé si son maître est dans sa chambre, par des gens qu’il soupçonne d’en vouloir à sa vie : s’il était assez sot pour leur dire la vérité, sous prétexte qu’il ne faut pas mentir, il est clair qu’il aurait tiré une conséquence absurde d’un principe très vrai.

Un juge qui condamnerait un homme qui a tué son assassin, parce que l’homicide est défendu, serait aussi inique que mauvais raisonneur.

De pareils cas se subdivisent en mille nuances différentes. Le bon esprit, l’esprit juste, est celui qui les démêle : de là vient qu’on a vu tant de jugements iniques ; non que le cœur des juges fût méchant, mais parce qu’ils n’étaient pas assez éclairés.



P.S. : Vous pouvez télécharger l'intégralité du dictionnaire philosophique par ce lien : http://www.lechasseurabstrait.com/revue/IMG/pdf/Voltaire_-_Dictionnaire_philosophique.pdf

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